Que faire lorsque que votre bourreau vous manque ?

Par Mathoko

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La première fois que j’ai avoué à quelqu’un que la personne qui m’avait « gazé » me manquait (gazer : une forme de manipulation qui vise à semer le doute chez une personne), je me suis retrouvée engloutie par la culpabilité et la honte. J’avais dit:

« Je ne comprends pas ce qui me prend. Comment-est ce qu’une personne qui m’a rejeté, une personne qui, à maintes reprises, a utilisé son silence à mon encontre, pouvait me manquer? »

Le fait que cette personne m’ait manqué avait provoqué en moi tant de questions et d’accusations. M’étais-je menti au sujet de l’abus? Avais-je exagéré l’ampleur de sa manipulation émotionnelle? Peut-être que ma dépression et mon anxiété m’avaient fait surestimer mes émotions ? Assurément, une personne qui insistait sur le fait qu’elle avait été violentée – quelle que soit la forme de cette violence – ne pouvait se languir de son bourreau, n’est-ce pas ? Mon amie avait fait remarquer : « peut-être était-ce l’alchimie du pardon? » Peut être qu’elle avait raison et que le pardon venait lorsque la colère faisait place à la complexité. Peut-être qu’il venait lorsque l’on acceptait la complexité de la situation qui avait provoqué la trahison?

Paix et pardon arrivaient lorsque l’on acceptait le fait que notre bourreau – et non nous – avait trahi notre confiance ; lorsque l’on acceptait le fait que nous avions eu raison de leur faire confiance. Pour une personne abusive, la confiance est telle une monnaie et trahir la confiance de leurs partenaires est une chose qui leur est très naturelle. Il est important de comprendre que jusqu’au moment de l’acte de violence (que ce soit un geste répétitif ou isolé), vous n’avez rien fait qui puisse justifier une tel acte et vous n’auriez pas pu prédire une telle trahison.

Quand la confiance a été trahie, réapprendre à faire confiance ne réside pas dans le comportement de l’autre personne. Réapprendre à faire confiance réside dans votre habileté à comprendre que les êtres humains trahiront toujours votre confiance. La confiance est de nature imméritée. Mais suspicion et défiance, elles, sont des réactions bien méritées. Et toute autre émotion qui nait après la trahison est justifiée. Peut-être qu’en fait, l’alchimie de la confiance réside dans la compréhension du fait que même là où la confiance a été trahie, l’on peut réapprendre à faire confiance au-delà de la trahison.

« Je t’aimerai toujours

Comme je le fais

Je laisse échapper une prière pour toi

Juste un mot doux

Pour toi, tout est prêt »

J’ai rêvé de toi la nuit dernière. Tu es venue à moi comme si rien ne c’était passé. Comme si tu ne m’avais pas fait douter de mes qualités, de si je valais la peine d’être aimée, de si j’étais une personne aimante ou aimable.

En souriant, tu m’as proposé de la nourriture que tu avais préparée. Souriant, comme si tes silences ne m’avaient pas fait douter de ma raison ou de ce dont je me souviens de notre amitié. Comme si tes silences ne m’avaient pas forcé à me demander si je n’avais pas imaginé cette amitié et le sens qu’elle avait. Avais-je imaginé cette fois ou tu m’avais emmené sur ta plage préférée et que nous étions restées assises immobiles, profitant du silence ?

Je me suis réveillée en me tenant dans les bras, en me berçant lentement, me demandant si je venais juste de faire un cauchemar même si ça n’avait pas l’air d’en être un. Au cours de la semaine, je me suis retrouvée à repenser au nombre de personnes qui m’avaient maltraité. Je me suis rendue compte que se remettre d’une relation abusive était un processus compliqué parce que les êtres humains étaient compliqués et que les émotions, au fil du temps, pouvaient défier toute logique.

Le bourreau est multidimensionnel.

Les personnes abusives ne sont pas des individus unidimensionnels. Elles souffrent, sont vulnérables et sont presque toujours aux prises de leurs propres manquements. Néanmoins, elles peuvent parfois être de formidables amies et partenaires.

Je me souviens de la fois où nous avions regardé un film Bollywood à l’eau de rose et que tu m’avais acheté un fouet à crème en cadeau de consolation parce que j’avais pleuré pendant des heures. Ou la fois où tu m’avais écrit une lettre m’avouant à quel point notre amitié t’avait sauvé la vie. Et cette autre fois où tu m’avais montré ce que tu faisais de tes dimanches tranquilles et ensoleillés. Ou même cette fois où nous avions pleuré ensemble dans un taxi.

Je me souviens aussi de cette fois où je t’ai regardé élaborer une campagne de protestation et créer des affiches. Je te regardais avec émerveillement parce qu’à ce moment précis, je te trouvais brillante comme jamais. Te souviens-tu de quand tu m’avais invité sur ton lieu de travail et que tu étais tellement excitée à l’idée de me montrer tous les cocktails que tu savais faire mais que j’avais fini par ne boire qu’une bière ? Ou de ta remise de diplôme lorsque ta mère étais si fière de toi ?

Au souvenir de tout cela, je me demande s’il y eut un temps où j’aurais pu dire « tu es brillante, tu es formidable, tu accompliras des choses extraordinaires dans la vie » et si cela aurait changé quelque chose au fait que désormais, je te trouve dangereuse.

Les souvenir sont dangereux parce qu’ils vous poussent inévitablement à penser à  ce qui aurait pu se passer « si seulement… ». Le fait est qu’une relation toxique sera toujours toxique et aucun degré de clémence ne saurait ramener l’équilibre dans une telle situation.

« Je ne te souhaite que gloire,

Il y aura des montagnes que tu ne pourras déplacer

Mais je serais toujours là pour toi, comme je le fais.

Je cesserai de te revendiquer, nous vivons dans un monde libre

Parfois, tu mépriseras tes origines

Mais ici, tu seras toujours chez toi »

Alors votre bourreau vous manque. Que se passe t-il ensuite?

Que se passe-t-il lorsque votre bourreau vous manque?

Plusieurs choses.

Tout d’abord, vous vous sentez trahie, trahie par votre corps et votre âme. Vous vous sentez incapable de contrôler votre propre histoire. Vous vous sentez vulnérable et frustrée. Vous avez l’impression d’avoir été trompée et vous vous demandez si cette maltraitance n’était pas juste dans votre tête. Après tout, si vous aviez VRAIMENT été maltraitée, votre bourreau vous manquerait-il?

Le second aspect est un peu plus compliqué. Compliqué parce que c’est un combat que de pouvoir se sortir d’une situation si obscure. Il y a beaucoup de larmes, de moments de mépris de soi et de doute.

Mais si vous êtes patiente et douce envers vous même, une troisième chose se passe: une résolution. Entre les moments de mépris de soi et les larmes, vous réalisez à quel point vous êtes inévitablement humaine. Et si vous faites de même pour votre bourreau, vous réalisez à quel point il/elle est pathétiquement humain/e. Cela ne veut pas dire que vous lui pardonnez. Cela ne veut pas dire que la maltraitance n’était qu’un fruit de votre imagination ou que votre conjoint-e n’a pas commis d’erreur ; ni que les souvenirs de ces moments sombres ne sont pas réels – biaisés peut-être bien, mais néanmoins réels. Cela veut simplement dire que les choses sont compliquées. Et ce n’est que dans les confins de cette complexité que vous trouverez la force de pardonner.

Pardonner ne veut pas dire que vous trouvez leurs actions justifiées. Au contraire, pardonner vous autorise un espace pour vous recueillir et pleurer la relation et la personne que vous avez perdues. Je me suis souvent jugée très sévèrement, convaincue que j’aurais dû être mieux avisée, que j’aurai dû intervenir plus tôt. Dans ces moments-là, quand je commence à penser de la sorte, je m’efforce d’être douce envers moi-même et de comprendre que la personne avec qui j’étais amie était bel et bien réelle et que je l’ai perdue. La personne qui m’a ignorée est elle aussi réelle. Ainsi va l’alchimie du pardon.

Visiter le site de l’incroyable Mathoko pour pleins d’autres articles extraordinaires.

Cet article fait partie de la série #QueeringTheCloak, un grand projet qui explore les violences sexuelles, émotionnelles et physiques dans les espaces queer féminins en Afrique. Ce projet vise essentiellement à « lever le voile » de honte et de silence qui recouvre ce type de violence.

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