Qu’est-ce qu’une lesbienne? (What Is A Lesbian- French Translation)

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Par Kagure Mugo

C’est quoi ça encore une lesbienne ? 

Pour répondre à cette question, il te faudra expliquer à ta grand-mère la « théorie queer », la « diffusion » des concepts des droits de humain et des « instruments internationaux » qui nous permettent de tenir les gouvernements responsables de leurs « macro obligations ».

Le seul problème, c’est que tous ces termes ne signifient rien pour elle.

Tu essayes alors de lui parler de Foucault et de sa « politique de l’identité », mais elle te demande si ce Foucault est ton mari. Soudainement, toutes ces heures passées en cours sur les théories de genre semblent impuissantes face à la détermination de fer dont fait preuve son esprit vif ; cet esprit forgé par une vision du monde de plus de 80 ans et basée sur une culture traditionnelle avec un soupçon de compétences en élevage de chèvres.

Tu la regardes droit dans les yeux et ta seule réponse est : « Non ».  En haussant les épaules, elle réplique : « Tu vois ? Toutes ces études et tu te retrouves toute seule. »

Sauf que tu ne l’es pas.

Cela fait maintenant trois ans que tu as une merveilleuse petite amie, mais la conversation a malheureusement déjà pris fin. En ton for intérieur, tu dois quand même admettre que même en tant qu’étudiante en théorie du genre résidant en Afrique, tu n’es pas complètement sure de ce à  quoi consiste la théorie queer.

La question devient alors: comment freiner les problèmes relatifs à l’homophobie et progresser vers une compréhension et une acceptation de l’autre, sans pour autant se perdre dans des théories compliquées que la plupart des gens ne comprennent pas ?

La solution serait de changer le récit, surtout la manière dont il est raconté.

En Afrique, l’homophobie et le manque de tolérance envers les sexualités alternatives sont basés sur la notion pure et simple selon laquelle tous les Africains, sans exception, seraient hétéros.

Personne, ne semblerait faire exception à cette règle. Nous sommes de bons croyants hétérosexuels, avec une « crainte de Dieu » peu égalée, faisant de notre mieux pour peupler nos belles terres à travers la seule et unique union sacrée : entre l’homme et la femme. Tout autre récit ne peut guère s’inscrire dans le contexte de l’identité Africaine et par conséquent, devra être relégué au monde ténébreux de Satan et de ses larbins. Dans cette discussion, le concept d’identité Africaine et ce qui la constitue sont des éléments clés.

Chaque fois qu’un groupe de personnes se mettent ensemble, la question se pose à savoir ce que cela signifie de faire partie dudit groupe – quelles sont les conditions qui vous donnent accès au groupe ou, au contraire, vous en tiennent à l’écart ? Que signifie-t-il d’être accepté en tant que féministe, Africain blanc, homosexuel, travailleur, leader, ou n’importe quel autre type de citoyen ?

La question est alors : quels sont les conditions qui vous permettent d’être admis dans le groupe ? Répondez-vous aux critères ? Le problème avec les sexualités alternatives est que lorsque celles-ci constituent une partie de votre identité, vous ne remplissez plus toutes les conditions qui feraient de vous un « Africain ».

Pourtant, « l’homosexualité » a été présente pour bien plus longtemps que l’homophobie. Cet argument n’est pas nouveau, mais il est encore peu connu. Les identités Africaines homo-érotiques ont été documentées dès le seizième siècle et ont existé pour toute une variété de raisons : spirituelles, économiques, et des fois même purement sexuelles. Avant l’arrivée du colonialisme, les pratiques homo-érotiques étaient adaptées au domaine des rituels, des pratiques sacrées, ou même d’espaces secrets et de rôles spécialement conçus à cet effet.

Les colons et anthropologistes ont rencontré des formes de sexualité alternative en Afrique, mais ont choisi de les réduire au silence et de les effacer, se disant que l’homosexualité ne pouvait se retrouver que dans des sociétés « civilisées » qui elles, comprenaient le plaisir. Les africains étaient bien trop « primitifs » et « proches de la nature » pour être capables de tels désires sophistiqués (ou dégénérés). L’homosexualité, voyez-vous, n’était qu’une énième modernité que nous étions trop rétrogrades pour comprendre.

L’expérience coloniale a aussi profondément changé la sexualité et l’érotisme Africain à travers l’influence des religions et des « sciences » Européennes, au point où il ne nous reste plus que mémoire floue et confusion en ce qui concerne ce qu’il y avait auparavant. Tout ceci, au point où nous craignons et comprenons tellement mal la sexualité que nous attaquons les couples homosexuels et déshabillons les femmes dans la rue au nom de la moralité. Nous avons internalisé une idée fausse de notre identité, fondée sur un passé violent et abusif.

L’un des problèmes majeurs avec l’argument selon lequel être une « lesbienne » est authentiquement Africain pourrait bien aussi être le fait que ce label, ayant été importé de l’Occident, efface les nombreuses complexités de notre histoire ainsi que les réalités actuelles liées à la sexualité sur le continent. Les problèmes qui en résultent peuvent être vus dans la manière dont tant de personnes LGBTI de la communauté Africaine s’habillent et agissent ; celle-ci étant très similaire à celle de leurs homologues occidentaux (particulièrement les Américains), ce qui, en retour, renforce la notion selon laquelle l’homosexualité ne serait pas un concept Africain.

Lorsqu’il n’y a apparemment rien vers quoi se tourner, on se retrouve naturellement à chercher ailleurs.

Pour beaucoup d’entre nous, il semble difficile d’intégrer l’idée qu’il pourrait bien y avoir des formes de sexualités africaines autres qu’ « hétéro », mais pas forcément « gay ». Ceci est un sujet qui mérite néanmoins d’être exploré. Il est important de chercher à savoir ce à quoi ressemblent les formes de sexualités alternatives ici chez nous.

Essayer de faire comprendre à votre grand-mère octogénaire ce qu’est une lesbienne  tout en ressemblant à Ellen DeGeneres ne facilite pas du tout les choses. Si nous voulons vraiment changer le récit, il nous faudra revoir le concept des identités sexuelles africaines (actuel ou éventuel), au lieu de tout simplement importer ces concepts de l’étranger et essayer de nous y adapter – forçant au passage des « hétéros » Africains à accepter de tels étrangers.

Il est temps pour nous de nous concentrer sur la manière dont nous parlons de la sexualité. Nous ne pouvons pas nous limiter à simplement dire aux gens que « l’homophobie, et non pas l’homosexualité, est non-Africaine », pendant que les formes de sexualités alternatives restent masquées sous un langage occidental. Les esprits les plus brillants parmi nous devraient nous ramener dans le passé afin de rétablir ce que cela veut dire d’être Africain et non-hétérosexuel.

Si nous souhaitons vraiment nous attaquer aux dommages causés par le silence qui entoure les sexualités africaines (et pas seulement les sexualités alternatives, mais également l’hétérosexualité), il nous faudra davantage comprendre d’où nous venons. Il est aussi important de savoir qu’en tant qu’Africains, nous avons l’espace et la capacité de définir notre propre identité, que ce soit sur le plan économique, académique, politique ou même social, tâche à laquelle nous avons tendance à échouer.

Une fois que nous aurons une meilleure compréhension historique de notre sexualité ainsi que ce que cela signifie dans notre contexte actuel, peut-être qu’on pourra s’offrir un peu plus de plaisir. Les plus beaux éléments de notre histoire ont été réduits au silence, puis effacés. Nos belles époques en tant que philosophes, rois, pharaons, centres économiques, et êtres humains érotiques et sexuels ont été arbitrairement détruites. Les appels incessants en faveur d’une assertion d’une identité Africaine et des éléments jugés comme faisant partie de « notre culture » continueront d’être ridicules tant que ce que nous renierons ou défendrons comme étant authentiquement Africain seront des notions venues d’ailleurs.

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