Une lettre à mon identité Queer

Très Chère[1] Moi,

Je crois qu’il est grand temps de l’admettre : ces trois derniers mois ont été pour toi mouvementés et assez intenses en émotion, et ceci à cause de mes diverses expériences. « Mouvementés » décrit en effet parfaitement ces trois derniers mois. Des fous rires par-ci, des moments de joie par-là, mais surtout, de la rancœur, de la tristesse, une dépression qui va et vient, de la frustration à me remuer les tripes, et beaucoup, beaucoup de colère. Cela ne fait pas si longtemps que je t’ai acceptée, Très Chère Identité Queer. Après une longue période de confusion et de déni, j’ai enfin réalisé que tu n’étais pas prête de t’en aller, et pour être tout à fait honnête, je pense que d’une certaine manière, tu fais de moi une meilleure personne.

Cependant, je ne m’attendais pas du tout à ce que cette acceptation soit si émotionnellement exténuante.

J’ai navigué ces trois derniers mois, prenant soudainement conscience du degré d’homophobie caractérisant les différents milieux dans lesquels je serais éventuellement appelée à évoluer. J’ai maitrisé l’art de feindre. Prétendre d’aller bien. Prétendre d’être heureuse. Prétendre que des idées suicidaires ne me traversent pas de temps à autre l’esprit. Feindre l’indifférence quand beaucoup, autour de moi, expriment inconsciemment leur haine envers ma personne. J’ai compris que feindre l’amusement face à un commentaire homophobe venant d’un parent n’était, en fin de compte, pas aussi marrant. En fait, cela est l’une des choses les plus dures que je ne cesse de te faire endurer, Très Chère.

J’ai appris O combien frustrant et affligeant il est de feindre l’impassibilité lorsque sa mère déclare de façon assez dramatique que le lobby homosexuel est l’un des principaux lobbies essayant de dominer le monde. J’ai assisté, impuissante, à la haine et au dépit que beaucoup, sans même le savoir, ont porté à mon égards. Dans un moment de répit, j’ai su retrouver un peu d’espoir alors que j’écoutais, pour la première fois, ma mère me parler d’une de ses connaissances gay. Hélas mon réconfort fut de courte durée et je ne tardais pas à me sentir comme un imposteur pendant qu’elle se plaignait des dernières bêtises de mon petit frère. Maman se plaindrait-elle aussi de moi si elle savait ? Trouverait-elle-même la force et le courage de parler de moi et de cet aspect de mon identité, si elle venait à savoir? Je me suis aussi sentie comme un imposteur durant un diner de famille, alors que je remplissais mon assiette d’alocos[2] et que je me retrouvais à rire d’un commentaire de ma grand-mère : « ceux que tu aimes le plus là, c’est toujours eux qui te déçoivent le plus ! ». Serait-ce tout ce que je deviendrai pour eux, si elles venaient à savoir? Une grosse déception pour une première-née qui fut si chérie et aimée ? Un gâchis ?

Cette nuit-là, alors que ces pensées m’envahissaient l’esprit, je me servis un peu plus d’alocos…

Ce serait mentir que de prétendre que ces commentaires ne m’ont pas touché. La preuve ! Tout ceci s’est passé il y a un peu plus d’un mois, lors d’une conversation de table plutôt innocente qui n’avait vraiment rien à voir avec moi. Cependant le ton tranchant de chacun de ces mots me hante encore aujourd’hui. Les ‘Je t’aime’, les ‘Bonne nuit mon amour’, les blagues et les fous rires, tous ces moments d’affection avec ma partenaire sont désormais entachés par l’amertume de ma grand-mère et l’écho de ce mot : ‘déception’ ! Les larmes me montent encore aux yeux, et mon cœur se déchire un peu plus chaque fois que j’y repense.

Parlons aussi de ma surprise et de ma légère irritation durant la première semaine de mon stage. Le seul sujet de conversation qui semblait intéresser les gens était le fait que ‘mon président’ avait légalisé le mariage pour tous aux Etats-Unis. Le fait que je n’étais en aucun cas américaine ne semblait pas les déranger le moins du monde. Je me souviens du malaise, de la frustration, de la colère et de l’impatience que je ressentis lors d’une prière à laquelle je ne voulais déjà pas assister. En effet, le leader ne trouva rien de mieux que l’homosexualité comme thème pour son sermon. Je me souviens des gens hochant la tête d’un mouvement approbateur alors qu’il proclamait que : « Nous n’accepterons pas cela au Ghana ». Je me souviens de mon agacement d’alors. Après tout, je n’étais là que pour un stage et ce genre d’agression psychologique était la dernière chose dont j’avais besoin. Je me souviens aussi d’avoir à écouter mon superviseur louer Robert Mugabe pour avoir « demandé Obama en mariage » puisque ce dernier était si favorable au mariage pour tous.
Je dois admettre que chaque fois que j’entends quelqu’un émettre un commentaire homophobe, quelque chose en moi prie qu’un de leurs enfants s’avère être gay. Et à chaque fois, Très Chère, je t’entends me murmurer à quel point ceci est égoïste de ma part. Ceci, Très Chère Moi, est tout ce que je t’ai fait endurer durant les trois derniers mois. Et Dieu sait que tu as connu pire auparavant.

Plus je prétends que tu n’existes pas, Très Chère, plus il devient douloureux pour moi de me lever tous les matins et de me comporter de façon acceptable. C’est-à-dire de la manière bourgeoise, féminine, et surtout, hétérosexuelle requise de par ma naissance au sein de ce que beaucoup se plaisent à appeler une ‘bonne famille’. Plus je prétends, moins je comprends pourquoi les gens s’entêtent à faire partie de cette mascarade qu’est la vie. Puis je me souviens. Leur vie n’est point mascarade ! Seule la mienne l’est. Alors, je continue avec ma mascarade, ne manquant pas de t’endommager au passage, Très Chère Moi. Etrangement, j’ai réussi à me convaincre que prétendre était moins couteux qu’être moi-même. Mais toi, Très Chère, ne cesses de m’harceler : ‘A quand la fin ? A quand la liberté ?’.

Affectueusement,
HomoSenegalensis

[1] Mon “égo” étant féminin

[2] Bananes plantains frites

(traduction par Homosenegalensis)

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